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De la misère à la guerre.

 C'est à Lille, le 4 septembre 1911 que nait Auguste Lecœur, enfant d'une famille de mineurs. Son père prénommé aussi Auguste et qui avait été licencié des mines pour fait de grève, vient de trouver du travail dans cette ville. Pendant la première guerre mondiale, la famille vit une existence de nomades, le père ne trouvant que des emplois précaires.

  Auguste est le deuxième d'une famille de trois enfants qui sont élevés, après le divorce de leurs parents, par leur mère Marthe Hennion et un certain Quinet, l'homme avec qui elle se remarie en 1919. Errant de ville en ville au grès des embauches éphémères de son beau père dans les différentes fosses, Auguste et sa famille vivent dans un état de misère.

  Dans ce climat, Auguste est très peu scolarisé et n'a aucune instruction lorsqu'à l'âge de 12 ans, il se fait embauché comme apprenti boucher. Ce poste, il l'abandonne rapide-ment et le jour de ses 13 ans se rend à la fosse 4 de la Compagnie des Mines de Bruay pour y être embauché comme galibot.

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 Mais, suivant là certainement l'exemple d'instabilité de ses parents, il ne reste que très peu de temps mineur. Un an plus tard, profitant d'un passage à Paris de la famille, il trouve un emploi de manœuvre métallurgiste à la Société d'Equipements de Versailles.

 A la SEV, il fait connaissance de militants communistes. Le 24 août 1927, ils l'entraînent à la manifestation du boulevard de Strasbourg à Paris organisée à la suite de l'exécution de N. Sacco et B. Vanzetti , deux anarchistes révolutionnaires condamnés à mort dans le Massachusetts aux USA pour un hold-up qu'ils n'ont pas commis. Ce jour là, près de cent mille manifestants déferlèrent sur Paris. Il y a des heurts très violents avec les policiers et, paraît il, Lecœur ne fut pas le dernier à faire le coup de poing.

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Sacco et Vanzetti lors de leur procès

  Le lendemain, il adhère au Parti Communiste. Plus tard, il dira : «Je n'ai pas adhéré au parti pour son idéologie... J'ai adhéré pour avoir un peu plus de bifteck et de macaroni, pour pouvoir aller plus au cinéma». (interview au Journal «L'Unité»– Novembre 1984). Il ajoutera qu'il fut affecté à une cellule du XVème arrondissement avec 'Trois ivrognes et deux gangsters'.

  Il rejoint aussi la CGTU et, désireux de prendre des responsabilités syndicales, Lecœur se rend compte rapidement que son illettrisme est un lourd handicap. A 18 ans, il prend alors la décision de s'engager dans l'armée. Ces deux années sous les drapeaux lui permettent non seulement d'obtenir son Certificat d'Etudes à 19 ans et demi, mais aussi de se découvrir un goût pour la lecture.

 Libéré en 1930, il revient dans le Pas de Calais et se fait embauché comme métallurgiste aux Établissements Gaillard-Stievenart (futurs Câbleries de Lens). Là, son travail consiste à couper à la cisaille les câbles qui sortent du laminoir. L'usine est sous la direction de Georges Gaillard, un radical-socialiste qui développe une activité sociale importante et pionnière dans son usine. Lecœur y restera jusqu'en 1937 et débutera là sa véritable carrière syndicale.

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Les Ets Gaillard-Stievenard vers 1940

 Il devient le secrétaire du syndicat des métaux du Pas de Calais et participe à l'élaboration des conventions collectives. En 1936, Il représente la CGTU au Congrès d'Unification des Fédérations de la Métallurgie, salle de la Mutualité, à Paris.

 En février 1937 la direction du Parti Communiste lui demande de se joindre aux Brigades Internationales en Espagne. Entre le 6 et le 25 juillet 1937, il combat dans la XIIIème Brigade lors de l'offensive républicaine de Brunete, à environ 25 kilomètres de Madrid.Il fut l'un des soixante et un rescapés des 380 combattants de son bataillon.

  En octobre, Maurice Thorez le fait rentrer en France, pour diriger la Fédération Communiste du Pas-de-Calais. Il effectue alors un séjour de six mois dans l'école centrale du Parti à Arcueil, ce qui lui permettra d'être 'cadre appointé' et de participer à la direction du P.C.

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  Tout n'est pas facile pour lui : dès 1939, il doit justifier auprès des militants déçus et furieux la signature du pacte germano-soviétique auquel il s'est rallié sans états d'âme. Dans "l'Enchaîné", le journal communiste du Nord, il écrit des articles pour la défense du pacte et organise des réunions d'explications pour la militants très peu convaincus.

  Arrive donc la seconde guerre mondiale. Ses opinions politiques font que, dès qu'il est mobilisé en septembre 1939, il est arrêté, condamné à six mois de prison par le tribunal militaire de Lille et se retrouve dans une "prison départementale militaire" jusqu'au mois de janvier. Puis il est affecté dans un régiment sur la ligne Maginot.

  Il est fait prisonnier par les allemands le 20 juin 1940 et et incarcéré avec dix mille autres prisonniers dans un camp de Meurthe-et-Moselle. 'Là, dit il, je trouvais un Espagnol qui, à la déclaration de guerre, se trouvait dans un camp de Républicains installé en France. Nous décidâmes de partir sans délai.' Tous les deux se portent alors volontaires pour travailler aux champs. Dés la première journée, voyant que les soldats allemands n'exercent pas une surveillance très stricte, ils se cachent tout simplement dans le champ voisin et s'évadent par un bois. Le 12 juillet, Lecœur arrive à Paris à vélo. Le 14, il retrouve un dirigeant communiste qui l'aide à rejoindre le Pas de Calais où il reprend aussitôt ses activités clandestines.

  Le 20 juillet, déçu par ce qu'il découvre dans sa fédération d'origine démantelée par la défection des dirigeants locaux, il décide de la reprendre en main.

  Lecœur avec ses camarades Calonne, Hapiot et Deloison créent une organisation syndicale clandestine dans le bassin minier. Les CUSA (Comités d'unité syndicale et d'action) n'approuvent pas les directives nationales du Parti sur l'analyse du conflit et, dès 1940, adoptent une ligne revendicative n'excluant pas l'affrontement avec les Allemands.

  Les conditions de vie sont aussi dures que dans le reste du pays, mais dans le bassin minier les allemands maintiennent les cadences de production à un niveau extrêmement élevé. Des soldats armés surveillent en permanence le travail dans les fosses.

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 Le 28 mai 1941, les CUSA (Comités d'unité syndicale et d'action), lancent, dans tout le bassin minier, un ordre de grève générale. Démarrée la veille à la fosse Dahomey de Dourges à la suite d'un incident entre les mineurs et leur porion. Cette grève représente alors le seul mouvement de rébellion à l'ennemi d'une grande ampleur sur le territoire national.

  Le 3 juin, le conflit n'est toujours pas réglé. Cela déplait fortement aux autorités allemandes, le chef de l'OFK Niehoff fait placarder partout des affiches sommant les mineurs à reprendre le travail.


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  Les mineurs n'ont pas l'intention de lui obéir. Le mouvement culmine le 4 juin : 100 000 mineurs sont alors en grève dans le bassin, soit la quasi totalité de l'effectif ouvrier.

  Ils obtiennent finalement des réponses à leurs revendications, aussi bien sur les salaires (pour lesquels le Gouvernement de Vichy décrète une augmentation générale) que sur le ravitaillement : les autorités allemandes garantissant la création d'un service spécial pour l'alimentation et les vêtements de travail.

  Mais les allemands entreprennent alors une sanglante répression et une chasse aux meneurs. Plus de 1.400 mineurs sont arrêtés, fusillés, décapités à la guillotine, d'autres sont torturés jusqu'à la mort dans les prisons et des centaines sont été expédiés vers les camps de concentration.

 Lecœur est toujours opposé à la position de la direction du Parti dans cette guerre. L'agression allemande contre l'U.R.S.S., le 22 juin 1941 le conforte dans son opinion : le PCF entre officiellement dans la Résistance. La direction du PC clandestin décide alors de mettre sur pied une organisation de lutte armée appelée les FTP (Francs Tireurs et Partisans).

  En mai 1942, Jacques Duclos demande a Lecœur de retourner dans le Pas de Calais pour prendre en main l'organisation interrégionale du Parti et assurer la liaison entre le terrain et la direction nationale. Il revient donc habiter chez sa mère à Eleu-dit-Lauwette. Il assure cette mission jusqu'à la Libération. Parmi ses collaborateurs, il désigne les cadres du Pas-de-Calais, tels René Camphin et Nestor Calonne qui seront par la suite ses colistiers aux élections législatives. Son objectif est double : Le Président du Syndicat des Mineurs veut réorganiser le PC dans le département et se faire élire Maire de Lens. Il crée aussi un Comité de Production du Charbon.

  Lecœur exerce également une énorme influence sur les FTP. Dès 1942, il impose aux principaux responsables de terrain de se faire accompagner d'un garde du corps. En février 43, il fait nommer son ami René Camphin responsable militaire des FTP. Cette nomination démontre que l'importance grandissante de Lecoeur sur le PC déborde largement sur les FTP. C'est lui qui désigne les hommes pour les postes rendus vacants par les effets de la guerre. Il contrôle les diverses instances du Parti avec 'ses camarades' du Pas-de-Calais, comme Julien Hapiot (responsable des Jeunesses Communistes qui sera fusillé à Arras en septembre 43).

Auguste Lecoeur, Maire de Lens.

  Pour succéder au service d’approvisionnement des houillères dissous en 1941, Auguste Lecœur crée, avec Vistor Foulon, la Coopérative Centrale du Personnel des Mines du Nord-Pas-de-Calais. La CCPM est d’abord une association civile de type 1901 dont les statuts seront déposés officiellement le 20 janvier 1945.

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  Lecœur se marie à la Libération avec celle qui fut son agent de liaison dans la Résistance. Ils auront trois enfants. A cette période, il prend la direction du Syndicat des Mineurs ( lui qui ne l'a été que quelques mois plus de 20 ans auparavant).

  En 1945 ont lieu les élections municipales, il s'oppose donc au Maire de Lens qui avait été désigné par le Comité Local de Libération, le socialiste Paul Sion. La lutte est farouche entre les listes du PC et de la SFIO bien que quelques entrevues ont lieu entre les leaders des deux partis. Elles ne permettront pas l'union. Sion est sûr de l'emporter avec le soutien des militants du syndicat dans les corons.

  Le 11 mars, au Stade de l'Est, avenue Raoul Briquet, une foule immense assiste à un meeting dans lequel Maurice Thorez prononce un discours vantant les qualités de Lecœur.

  Le 29 avril, les trois listes sont en ballotage (la troisième est constituée de candidats gaulistes). Malgré une nouvelle rencontre entre les leaders des deux listes de gauche, l'union ne se fait toujours pas pour le second tour. La liste gauliste se retire. Peu avant le second tour, on annonce que l'Allemagne va capituler. Le 6 mai, la liste communiste l'emporte. Roger Pannequin obtient le plus grand nombre de suffrages mais quelques jours plus tard, c'est bien Auguste Lecoeur qui est élu Maire de Lens par les Conseillers Municipaux.

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  Ces deux années de gestion communiste de la ville sont résuméesidans une brochure que la Municipalité fait paraître à l'occasion des élections ide 1947.

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  Pour Lecoeur, il n'y a pas que la guerre qui a mis Lens dans l'état où elle se trouve. Il écrit: 'Nous avons fait plus en deux années que ceux qui nous ont précédé et qui sont restés pendant de nombreuses années à la tête de l'administration communale'.

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  Les réalisations les plus urgentes faisaient cependant suite à celles engagées par Paul Sion et il fallait répondre aux 1800 familles lensoises qui avaient fait des demandes de logement. Ainsi, après avoir procédé au déblaiement des tonnes de gravas laissés par la guerre, la municipalité engagea :

       - la construction ou la réparation de nombreuses habitations (trente appartements rue du Pôle Nord seront bâtis et des 'chalets autrichiens' installés avenue Raoul Briquet, rattachement de la cité Mongré d'Avion à la ville de Lens pour y construire des logements).

    - reconstruction des écoles Campan et Carnot ainsi que des ateliers de formation professionnelle du collège Condorcet; installation de deux classes provisoires à l'école Jeanne d'Arc

       - la construction de bâtiments communaux provisoires (pour les services de ravitaillement, de justice, de la Sécurité Sociale,etc...) et la remise en état des parties de la mairie qui pouvaient encore être utilisées

       - la création d'une salle des fêtes provisoire sur la place du Cantin

      - la création d'une cantine scolaire rue Jean Lestienne pouvant servir jusque 250 repas par jour pour les collèges Condorcet et Campan

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      -la transformation de l'immeuble des 'Fabriques Françaises' abandonné, rue de Lille en multi-commerces, salles de réunion associatives et Centre d'Orientation Professionnelle.

       - la réparation des bâtiments endommagés par la guerre à l'hôpital

      - la remise en marche des circuits de distributions d'eau, de gaz et d'électricité,

      - la réfection de la voirie, des trottoirs, des stades des Avenues Alfred Maës et Raoul Briquet, des cimetières

Les deux ans passés par Lecœur à la mairie de Lens se sont aussi traduits par:

       - l'achat d'une ambulance municipale

    - d'un terrain Route de La Bassée aux Houillères pour les besoins de l'aéroclub lensois (le terrain d'aviation que la brochure appelle 'l'aéroport' !).

       - la création des colonies de vacances à Etaples et Calais

       - l'organisation d'excursions d'une journée pour les enfants et les adultes

      - la création d'une cantine scolaire rue Jean Lestienne pouvant servir jusque 250 repas par jour pour les collèges Condorcet et Campan

    - le changement de noms de cer-taines rues (la rue de Lille devenant rue René Lanoy et la rue Thiers, rue Jean Lestienne) dont les inaugurations ont lieu le 14 septembre 1947

      - l'attribution de noms aux anciennes écoles des Mines (Pasteur à la cité 11, Jean Macé au 12, Voltaire au 4, Bracke-Desrousseaux au Grand Condé, Marie Curie au 9).

     - des subventions aux associations locales comme les 'Vaillants et Vaillantes' (une organisation de jeunesse liée au PC qui imite le scoutisme, tout en s'y opposant), les Auberges de Jeunesse mais aussi aux clubs sportifs (Les Pingouins Lensois à qui sont alloués 10 000 francs pour l'organisation de la Coupe de Noël de natation, le javelot, les 'coulonneux') et surtout l'USOL, le club phare de la municipalité regroupant plus de 800 adhérents dans plusieurs disciplines telles le football, le tennis, la gymnastique, la natation et la …. préparation prémilitaire).

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      - La création d'une Mutuelle Municipale dont le rôle est d'acheter directement les produits alimentaires aux producteurs, évitant ainsi les intermédiaires afin de réduire les prix pour les consommateurs lensois.

       - le Conseil Municipal décide à l'automne 1947, d'acheter des tenues vestimentaires pour les enfants des colonies , les sportifs de l'USOL et les 'appariteurs municipaux'. Le marché, d'un montant de 350 000 francs, est attribué de gré à gré à la …. CCPM !

   On trouve également dans cette brochure des copies de courriers de lensoises ou de lensois, adultes ou enfants, remerciant chaleureusement Auguste Lecoeur pour son travail ou ses interventions comme celle auprès du Chef de Gare de Lens où il demande que la SNCF revienne sur la suppression du train de 18h00 à destination d'Arras.

   Un autre club attire l'attention d'Auguste Lecœur, le Racing Club de Lens. Bien qu'opposé par ses idées au sport professionnel, le Maire de Lens ne peut rester de marbre devant l'équipe qui réunit des milliers de lensois (donc d'électeurs) les dimanches de matches au stade Bollaert. Surtout que les règles ont changé depuis peu: les dirigeants du club ne sont plus les riches propriétaires des compagnies minières mais les dirigeants des houillères nationalisées parmi lesquels on trouve des 'amis politiques' de Lecœur. D'ailleurs, ceux-ci prêtent maintenant le Stade pour la Fête des Ecoles organisée par la municipalité. Tout en refusant toujours de subventionner le club pour ne pas froisser les plus durs des syndiqués qui s'indignent déjà que les HBNPC payent des mineurs à jouer au ballon alors qu'a lieu la 'bataille du charbon', il intervient personnellement auprès du ministre des sports Pierre Bourdan. Il lui demande d'empêcher la Fédération Française de faire descendre le club prétextant une irrégularité lors d'un match Strasbourg-Montpellier de la dernière journée de championnat. Le RCL classé finalement avant-dernier descendra tout de même en 2ème division. (Voir sur ce sujet : 'Le RCL et Les Gueules Noires' de Marion Fontaine).

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  L'homme de terrain qu'était Auguste Lecoeur est devenu un homme d'appareil. Le 21 octobre 1945 et le 2 juin 1946, il est élu membre des l'Assemblées Constituantes de la Quatrième République. Il est sous-secrétaire d'État à la Production Indistrielle dans les gouvernements Félix Gouin (du 26 janvier au 24 juin 1946) et Georges Bidault (du 24 juin au 16 décembre 1946) sous la tutelle du ministre communiste Marcel Paul. Pendant son passage au gouvernement, sont promulgués la loi sur les Charbonnages de France (loi du 17 mai 1946), le statut du mineur (décret du 14 juin 1946) et les décrets du 28 juin sur les Houillères du Bassin.

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  Arrivent alors les élections municipales d'octobre 1947. A Lens, la campagne se déroule dans un climat détestable. Quatre listes se présentent mais la lutte a surtout lieu entre les communistes d'Auguste Lecoeur et les socialistes emmenés par Ernest Schaffner. Provocations, insultes sont courantes. On peut lire sur un tract communiste : 'Schaffner, bas les pattes' (alors que ses mains sont atteinte de radio-dermite) à quoi il est répondu: 'Ils bavent, les crapauds !'. Les élections ont lieu à la proportionnelle : les socialistes l'emportent de peu (14 sièges contre 12 au PC).

  Lecoeur, pourtant élu comme conseiller municipal, de désintéresse de plus en plus de Lens (de 1947 à 1953, il n'assistera qu'à une seule réunion). Son destin est national, pense t'il.

DE LA GREVE A LA DISGRACE

  Cependant, il demeure très proche d'un syndicalisme revendicatif, ce qui le conduit à s'opposer un temps à Maurice Thorez avant tout soucieux de "bataille de la production", puis au personnel dirigeant des Charbonnages.

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  Après l'éviction des ministres communistes du Gouvernement Ramadier en mai 1947, Auguste Lecœur approuve sans retenue l'entrée du PCF dans une stratégie d'opposition, voire d'insurrection. En juin 1948, au congrès de la FNSS (Fédération National du Sous Sol), il déclare: «Si on considère tout cela, alors on comprendra que ce qui est à l’ordre du jour, ce n’est pas une lutte pour gérer les institutions du capitalisme d’Etat, mais que c’est la lutte contre ce capitalisme d’Etat».

   A L'Assemblée Nationale, il se fait remarquer par ses interventions incisives et coléreuses. Il n'hésite pas à invectiver le gouvernement par ses discours agressifs. Certains affrontements verbaux, notamment le 17 novembre 1948, avec le ministre de l'Intérieur, Jules Moch, atteignent un degré de rare violence.

  Lecœur est le stratège des grandes grèves minières d'octobre - novembre 1948 qui voient les bassins miniers en état de siège, avec affrontements et batailles rangées.

   Les mineurs refusent que le Gouvernement tente de porter atteinte au statut du mineur et de décider une baisse générale des salaires. Les grèves débutent le 3 octobre et touchent les mines du Nord, de la région de St-Etienne, d'Alès et de Forbach.

  Lecœur exige l’arrêt des fours à coke de Carbolux à Bruay en Artois, bien que sachant que leur remise en route serait impossible après la grève. Les ouvriers, pleins de bon sens, refusent de lui obéir.

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Réunion de grève à la Maison Syndicale à Lens

  Jules Moch ( Ministre de l'Intérieur SFIO) qui accuse la CGT et le Parti Communiste de vouloir noyer chantiers et galeries, envoie 60 000 CRS contre les mineurs. Il accuse même Lecœur de fabriquer de la fausse monnaie pour que les grévistes puissent se ravitailler à la CCPM. Les piquets de grève et les réunions sont interdites. Les incidents sont nombreux mais partout, c'est l'extrême fermeté qui domine.

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  Lecœur n'hésite pas à qualifier le gouvernement et son Ministre de l'Intérieur d'assassins. Dans les corons, ce ne sont plus des images de grève, mais bien des images de guerre. Jules Moch fait chasser les mineurs des carreaux de fosse et prend des mesures disciplinaires envers plus de 3000 d'entre-eux.

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  Dès le 2 novembre, ayant subi de multiples pressions, des mineurs commencent à reprendre le travail; d'abord les étrangers, menacés de licenciement et d'expulsion. La grève prend fin le 28 novembre 1948. Les mineurs n’ont rien obtenu. Lecoeur dira : 'les défaites d'aujourd'hui feront les victoires de demain'.

 En 1950, il succède à Léon Mauvais au poste de secrétaire à l'organisation du parti et crée la fonction d'instructeurs de cellule relevant directement de lui. Parallèlement, il est chargé de redonner au PC des structures clandestines au cas où celui-ci viendrait à être dissous.

   Lors du 12ème congrès du PCF du 2 au 6 avril 1950 à Gennevilliers, il intervient en faveur de la paix (nous sommes en pleine guerre froide).

   Le 17 juin 1951, malgré le recul des voix communistes au plan national (25,9%), Lecœur est réélu Député du Pas de Calais. Son activité parlementaire, bien qu'assez soutenue, a toujours été secondaire au regard de ses fonctions d'homme de parti. Ses interventions concernent pour la plupart le statut des mines et des mineurs, exigeant plus de sécurité et davantage de droits sociaux. En 1953, il fait une proposition de loi qui vise à accorder aux travailleurs le remboursement intégral des journées de grève.

  C'est cette année là qu'a lieu le procès interne au PC qui aboutit à l'exclusion de André Marty et Charles Tillon, accusés de connivences avec la police française. Cet épisode de l'histoire du PCF eut certainement une influence sur le comportement futur de Lecœur. En 1984, il dira :'J'ai commencé à douter au moment du procès de Tillon. Nous avons fait le jeu du Parti en nous divisant'. Pour justifier l'exclusion de Tillon, il ne s'est pas prononcé sur des critères politiques. Il dira en 1957 dans «La Nation Socialiste» : "...cette amitié (avec Tillon) n'a jamais existé, mais l'un et l'autre avons toujours été "en froid" sur le plan personnel : Cela datait de la période clandestine où nous nous étions violemment heurtés."

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  La disgrâce politique d'Auguste Lecœur débute en 1953 lors du retour de Maurice Thorez d'une longue convalescence en URSS. Pour reprendre sa place à la tête du parti, il joue Duclos contre Lecœur. Ces deux hommes se détestent: Lecœur n'est pas apprécié non plus par d'autres dirigeants du PC dont Jeannette Vermeersch, l'épouse de Thorez. Par ses fonctions il peut menacer la vieille garde du Parti quand, avec la 'déstalinisation' arrive une certaine relève dirigeante. Thorez se sent menacé et craint que Lecœur ne tente de l'évincer.

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  Il est alors accusé par le Bureau Ploitique d'avoir usé d'opportunisme lors de la mise en place d'instructeurs de cellule dans chaque section. On lui demande de faire son autocritique. Sa réponse est sans équivoque: 'J'ai pris mes papiers, les ai mis dans ma serviette et je suis parti'.(Interview au Journal 'L'Unité' en novembre 1984). Convoqué à répondre à une commission d'enquête menée par François Billoux, il refuse à nouveau de répondre aux questions et décide de quitter définitivement le PC. Sans attendre une exclusion qui ne sera officielle qu'un an plus tard, Lecœur démissionne de toutes ses fonctions, dont celle de secrétaire à l'organisation, qui revient à Marcel Servin.

   En 1954, Thorez et Duclos peuvent prononcer son exclusion du PC à titre définitif. Lecœur ajoutera plus tard: 'Je n'ai pas été exclu, j'ai démissionné mais à l'époque, les démissions étaient interdites (au PC)'.

  René Camphin, son camarade et colistier du Pas-de-Calais se donne la mort le 5 mars 1954 pour des raisons restées mystérieuses mais qui pourraient ne pas être étrangères au procès intenté par le PC contre Lecœur pendant lequel il lui a été demandé de le dénoncer publiquement.

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   LES REGLEMENTS DE COMPTE

  Auguste Lecœur, se trouvant tout à coup sans aucun revenu, se fait embaucher comme chauffeur routier dans une entreprise de transports internationaux. Sur son exclusion du PC, il écrit en 1955 'L'Autocritique attendue' où il dénonce avec vigueur "les méthodes et moyens de la Direction du Parti Communiste Français";

    Lecœur reste cependant député jusqu'à la fin de la législature et continue de siéger à l'Assemblée mais y cesse toute intervention. Il ne se représente pas aux élections législatives de janvier 1956.

   Il assiste comme invité au congrès de la SFIO à Lille du 28 au 30 juin 56. Puis 'on' l'invite à se rendre à Hénin-Liétard pour prendre la parole lors d'un meeting. Il s'y fait agressé violemment par des militants communistes.

   En 1956 également, il crée avec d'autres anciens communistes comme Auguste Havez un parti politique appelé: 'Mouvement Communiste Démocratique National' ainsi qu'un journal mensuel 'La Nation Socialiste' qu'il dirigera pendant vingt-deux ans.

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  En 1963, il écrit en six semaines un ouvrage autobiographique 'Le Partisan'. Cette même année, il adhère à la SFIO et se syndique à FO.

   Cinq ans plus tard paraît 'Le Parti communiste français et la Résistance'. Il écrira aussi 'Croix de guerre pour une grève' en 1971; 'Le PCF, continuité dans le changement. De Maurice Thorez à Georges Marchais' en 1977 et 'La stratégie du mensonge' en 1980.

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   Plusieurs fois, il se lance dans la constitution de formations politiques. En 1968, avec Georges Donnez, le Maire de Saint-Amand-Les-Eaux exclu en mars 1967 de la SFIO, il fonde le mouvement 'Socialisme et Liberté'.

   Le 28 novembre 1970 il s'allie avec Emile Muller, Maire de Mulhouse (qui rejoindra l'UDF de Giscard d'Estaing en 1978) pour créer 'Parti de la Démocratie Socialiste'. Mais les 7 et 8 octobre 1972, lors du congrès de Bordeaux ; il s'oppose à Muller qui, pour les législatives de 1973, veut entraîner le PDS vers la majorité gouvernementale de droite. Auguste Lecœur condamne cette orientation, claque la porte et fonde en décembre un 'Comité national de liaison du Mouvement Social-Démocrate' dissident.

   En 1978 il rejoint le 'Parti Socialiste Démocrate' fondé en 1975 par Eric Hintermann, ancien secrétaire du groupe socialiste à l'Assemblée nationale, exclu du P.S. Ce parti se dit «de gauche» mais refuse toute alliance avec les communistes et le «Programme Commun».

  Durant cette période, très sollicité en raison de ses positions 'anti-PCF', il participe à la rédaction d'articles de presse et collabore même au 'Figaro'. Il donne de nombreuses interviews dans lesquelles il n'hésite pas à éreinter le PC et ses dirigeants. (A écouter sur le site de l'INA, 'Radioscopie' de Jacques Chancel avec Auguste Lecœur : http://www.ina.fr/politique/partis-politiques/audio/PHD96005947/auguste-lecoeur.fr.html ).

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  Conjointement, il mène à partir de 1971 avec Charles Tillon (qu'il avait contribué à faire exclure du PC en 1952) une offensive médiatique en règle contre le nouveau secrétaire général Georges Marchais à qui il voue une véritable haine. Dans une interview au journal 'l'Unité' en 1984, il dit: 'Quand Georges Marchais parle de « socialisme à la française », ce sera comme le socialisme à la polonaise, comme le socialisme à la tchèque, comme le socialisme à la roumaine : un socialisme à la russe !'. Lecœur accuse Marchais d'être volontairement parti travailler dans l'Allemagne nazie durant la seconde guerre mondiale, de n'avoir jamais fait parti de la Résistance et d'avoir présenté une biographie mensongère lors de son adhésion au PC en 1947.

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   En 1973, lors des élections législatives, alors que Marchais est candidat pour la première fois, Lecœur fait paraître dans la Nation Socialiste deux documents tendant à prouver que le Sécrétaire du PC était parti volontairement en Allemagne en 1942, avant la création des STO. Marchais porte alors plainte en justice, non pour diffamation, mais pour faux et usage de faux. Le tribunal ne statut que quatre ans plus tard et relaxe Lecœur. En juin 1978, la Chambre d’Appel confirme la relaxe.

   En 1981, Lecœur s'oppose fermement au Programme Commun de la Gauche: 'On peut très bien, en France, avoir une majorité de gauche sans le parti Communiste'. Il s'éloigne alors peu a peu de la vie politique.

  Auguste Lecœur se retire dans sa maison de la rue de la Fromagerie à Pierre-de-Bresse en Saöne-et-Loire. Gravement malade, il est hospitalisé en mai 1992. En juin, il reçoit l'historien Guillaume Bourgeois (qui écrira en 1998 : “Sur les brisées d’Auguste Lecoeur…“, Communisme, n°55-56) pour ce qui sera sa dernière interview. Quelques jours plus tard, Lecœur est de nouveau transporté à l'hôpital de Châlon-Sur-Saône, il y décède le 26 juillet 1992 à deux heures trente du matin.

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L'une des dernières photos d'Auguste Lecoeur

(Document journal "L'Unité" du 16 novembre 1984)